Un point de vue libéral

22 novembre 2006

Dernier billet

Après un peu plus de trois mois sur blogspot, j'ai décidé de migrer le blog politique Un point de vue libéral ici.

Je vous invite donc à mettre à jour vos favoris, vos liens et vos flux.

18 novembre 2006

Indécis! Encore un petit effort!

Selon le deuxième sondage SSR, réalisé du 6 au 12 novembre, 14% des sondés sont indécis quant au "milliard de cohésion". À moins de deux semaines du scrutin, une telle proportion d'indécis est impressionnante; d'autant plus impressionnante que l'argumentaire des partisans du milliard, n'est ni rationnel, ni convaincant.

Il est probable que cette indécision soit liée aux éventuelles conséquences politiques d'un refus. Craintes, d'ailleurs, entretenue par la Conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey -pourtant si prompte à dénoncer le prétendu populisme d'un Christophe Blocher- qui n'hésite pas à expliquer, pour intimider les quidams, qu'elle redoute "les difficultés qui attendent la diplomatie helvétique" (Pourquoi parle-t-on si timidement de l'après-milliard?, Le Temps, 18 novembre 2006), en cas de refus le 26 novembre. Il est certain que le refus populaire du milliard de cohésion froissera les diplomates européens. Et alors?

Depuis le refus du peuple suisse d'adhérer à l'EEE, en 1992, la classe politique n'a eu de cesse de culpabiliser les Suisses et de les menacer des représailles européennes. Quand est-il dans la réalité? S'il est incontestable que l'Union européenne est un important partenaire économique de la Suisse, il convient de ne pas oublier que la Suisse est également un important partenaire économique pour l'Union européenne. Certes, l'obsession de la classe politique suisse d'harmoniser la législation helvétique avec les normes européennes commence sérieusement à écorner notre avantage concurrentiel, notamment en matière bancaire. Pourtant, il ne tient qu'aux Suisses de se préserver une marge de manoeuvre à l'égard de l'Union européenne en préservant et développant les "spécificités suisses".

Ainsi, au lieu de brader et de négocier, par exemple, notre secret bancaire, il serait souhaitable de le renforcer et de le revigorer. La menace qu'une place bancaire indépendante et attractive au coeur de l'Union européenne fait planer sur les politiques fiscales incohérentes et liberticides de Bruxelles aurait clairement pour effet d'inciter l'Union européenne à réfréner ses ardeurs normatives et technocratiques.

Pour les autres secteurs économiques, la Suisse pourrait -en s'inspirant du modèle britannique du 19e siècle- développer unilatéralement une politique libre-échangiste à l'égard de l'ensemble de ses partenaires économiques. L'instauration du libre-échange, d'un point de vue exclusivement diplomatique, aurait pour effet de créer de nouveaux débouchés à l'industrie suisse et, ainsi, de desserrer quelque peu le chantage économique exercé par l'Union européenne.

Depuis le refus d'adhérer à l'EEE, la classe politique suisse n'a eu de cesse -pour d'obscures raisons- d'aligner la Suisse aux normes et exigences européennes. Dans cette perspective, il est évident que pour le DFAE un refus de verser le "milliard de cohésion" ait, comme le dit l'ambassadeur Marfurt, pour conséquence diplomatique de "gérer des déceptions". Et alors?

Lorsque l'on sait que ce "milliard de cohésion" est un tribut contre-productif, qu'il contribue à maintenir dans une relative dépendance la Suisse à l'égard de l'Union européenne et qu'il conforterait un peu plus la classe politique suisse dans sa volonté d'abaisser les standards helvétiques pour qu'ils soient euro compatibles, il semble assez évident que les 14% d'indécis devraient refuser le "milliard de cohésion", le 26 novembre prochain.

À-propos: Non au milliard de cohésion.
À-propos: Encore non au milliard de cohésion.
À-propos: Le milliard de cohésion: un tribut contre-productif.
À-propos: Milliard pour l'Est.

Libertinage politique et libéralisme

La situation que connaît le Parti libéral genevois est le terme d'un long processus d'érosion commencé avec le duel fratricide Haegi/Balestra. Ivres de pouvoir les leaders n'ont pas vu que le résultat des élections législatives 2005 constituait, en réalité, un sérieux revers masqué par la disparition de l'AdG. Cette contre performance avait sa source dans la conduite du Parti. Comme il est difficile de quitter les reines du pouvoir la tentation était forte de placer à la succession une potiche. C'était aussi le seul moyen de persister dans l'erreur. Malheureusement pour cette équipe, la base du parti a porté M. Le Comte aux commandes. Mauvais perdants, ces marionnettistes ont repris du service et obtenu la tête du président. Non seulement cette stratégie n'a pas mis le compte à zéro mais elle a fait naître un contentieux bien inutile. Pour ne pas être découverts, ils ont caché leur méfait derrière la personnalité du démissionnaire. Les mêmes intrigants ont cru que Serge Bednarczyk, homme neuf et donc hors contentieux, serait une couverture idéale à leurs basses oeuvres. Le crash était pourtant inévitable, car arrivisme et éthique sont incompatibles dans la gouvernance. Désormais, c'est avec une trilogie pagnolesque, que le vénérable Parti espère reprendre sa position de leader. Certes la droite bourgeoise est en reconstruction, mais de là à se lancer dans le patchwork politique, il y a un pas que même un amish ne franchirait pas! La base libérale veut une conduite politique conforme à l'éthique respectueuse des sensibilités de chacun. C'est le fondement du modèle de société qui fait ce Parti. Au lieu de cela on nous sert un salmigondis indigeste fait de coups, tous plus bas les uns que les autres, qui décrédibilisent tout l'idéal libéral. Tant et aussi longtemps que ceux qui sont aux commandes n'auront pas compris ça, le libéralisme genevois ne peut que tendre au déclin.

Patrick.-E. Dimier, Tribune de Genève, 18 novembre 2006

17 novembre 2006

Hommage à Milton Friedman

16 novembre 2006

Politique républicaine des libre-échangistes anglais

Gustave de Molinari rappelle dans cet article la pensée des libre-échanchistes anglais de la première moitié du dix-neuvième siècle, ceux de La Ligue dont Richard Cobden fut l'un des principaux animateurs (the anti-corn-law-league fondée en 1838 pour abolir la loi sur les grains et plus généralement pour lutter contre le protectionnisme pratiqué par l'Angleterre).

Pour les fondateurs de La Ligue, le sytème commercial et le système politique de l'Angleterre doivent être complètement changés. En matière de sytème commercial, leur activisme a été fructueux puisque l'abolition totale et unilatérale du protectionnisme est aboli en 1846. L'économiste franco-belge insiste donc ici davantage sur l'analyse de Richard Cobden en matière de politique étrangère.

L'aristocratie britannique de l'époque qui domine le système politique obéit au vieil adage de Montaigne selon lequel "le profit de l'un fait le dommage de l'autre". Les partisans de la liberté commerciale pensent au contraire que "la prospérité de chacun, individu ou peuple, concourt à la prospérité de tous".

L'économiste franco-belge revient sur deux brochures écrites par Cobden où ce dernier explique l'intérêt d'une politique "pacifique et fraternelle". La première s'intéresse aux coûts et bénéfices de la politique interventionniste de l'Angleterre comparée à l'isolationnisme américain. La deuxième se consacre à la question turque au moment où la Russie menace de l'envahir.

Richard Cobden observe que l'Angleterre a mené une politique étrangère belliqueuse qui lui a permis d'affaiblir la France, la Hollande et l'Espagne ainsi que d'acquérir des colonies. Mais le coût de cette politique apparaît bientôt: une dette nationale extrêmement élevée résultant exclusivement des guerres et de l'acquisition de l'empire colonial.

Les colonies coûtent plus qu'elles ne rapportent, les guerres ont restreint les débouchés. De façon générale, les vainqueurs comme les vaincus ont perdu des ressources. La guerre représente donc une perte de richesses et ne se justifie pas même d'un point de vue défensif puisque l'Angleterre est protégée par l'Océan et sa puissance est de nature à décourager les attaques éventuelles, le cas échéant, elle est en mesure de réagir. Certes, l'Angleterre peut se targuer d'avoir remporté des victoires comme celle de Waterloo mais à quel prix.

Mais surtout, l'Angleterre prend le risque de perdre son leadership. Les Etats-Unis font partie des ces pays qui restent à l'écart, progressent et concurrencent l'Angleterre. Au lieu de vouloir conquérir et contrôler des territoires, ils se contentent d'entretenir des relations purement commerciales. Ainsi, ils ont un arsenal militaire moins important et moins coûteux et acquièrent des biens à moindre prix.

Au contraire, les anglais ploient sous une dette importante à cause des diverses interventions de leur gouvernement et peinent à la rembourser. Richard Cobden propose alors deux solutions: réduire les dépenses militaires et/ou augmenter les ressources des contribuables en leur permettant de commercer librement, notamment sur le marché du blé. Ils pourraient ainsi acheter le blé là où il se vend le moins cher permettant ainsi de réaliser une économie de plus de la moitié du montant total du budget. (Trois ans après la publication de cette brochure, Richard Cobden fondait La Ligue et onze ans plus tard, elle obtenait l'abolition de la loi céréale).

Fort du succès de ce premier pamphlet, Richard Cobden reprend sa plume pour réagir à l'opinion de M. Urqubart, partisan de la guerre en Orient. La question est de savoir si l'Angleterre doit craindre l'expansionnisme russe et intervenir pour y mettre fin. "Quel est notre intérêt en Orient?". Si les russes décidaient d'envahir la Turquie, qu'aurait à perdre l'Angleterre? Si la Russie "civilise" quelque peu la Turquie, l'Angleterre y gagne.

On objecte alors un intérêt politique, celui de "la balance des pouvoirs": L'expansionnisme russe menacerait la civilisation occidentale. Pour Cobden, il s'agit d'un terme dénué de sens. Si on y regarde de plus près, la Russie en s'engageant dans une guerre contre la Turquie ferait la même erreur que l'Angleterre dans sa politique expansionniste: elle gagnerait en territoire mais perdrait des ressources et s'endetterait. Il lui faudrait encore des richesses supplémentaires pour reconstruire ce qui a été détruit et maintenir son autorité. En réalité, au lieu d'accroître sa suprématie, la Russie ne ferait que s'affaiblir. Et si l'on observe encore une fois la politique isolationiste des Etats-Unis, "la balance des pouvoirs" ne les embarrasse pas pour prospérer.

On invoque également "l'égoïsme" qui consiste à ne pas secourir un peuple attaqué. En réalité, tout le monde souhaite voir l'ensemble des pays se développer, prospérer, se civiliser. Mais la guerre n'y apportera rien. Au contraire, Richard Cobden demande que l'on s'adresse "aux facultés les plus nobles et les plus énergiques de notre nature intellectuelle et morale". Vouloir faire le bonheur de ses voisins à coups de bâtons est brutal et utopique puisque l'on ne peut savoir ce qui fait le bonheur d'autrui. Il est beaucoup plus efficace de compter sur l'exemple que certains pays offrent aux autres. Ce n'est pas en temps de guerres que progressent les esprits. "C'est seulement lorsqu'elle est en paix avec les autres Etats qu'une nation peut réaliser de grandes améliorations sociales".

Gustave de Molinari ajoute que lorsqu'une nation fait un pas en avant, les autres nations ne peuvent se dispenser d'en faire autant. C'est cette concurrence qui fait avancer les institutions politiques et économiques bien plus que la guerre: "La liberté et la paix sont revêtues d'un tel caractère d'utilité, ce sont de si puissants véhicules de progrès, qu'il est autant impossible de les repousser quand un peuple les a mis en pratique, qu'il le serait de rejeter la machine à vapeur et la locomotive, après que l'homme a mis en œuvre dans un coin du monde ces merveilles de son génie".

Charlotte Philippe, Institut économique Molinari, 3 avril 2004

13 novembre 2006

Cobden et La Ligue

Compte rendu de la conférence de Jacques de Guenin, du 6 mars 2002, à Bordeaux au Cercle "RPL 33"
"Ne doutez point qu'un petit groupe de personnes réfléchies et motivées puisse changer le monde. A vrai dire, c'est la seule chose qui ait jamais réussi à le faire." Margaret Mead
L'épopée que je vais vous raconter est une parfaite illustration de cette affirmation. Je vais d'abord vous la résumer.

Depuis 1815, le protectionnisme était très développé en Angleterre. Il existait en particulier des lois limitant les importations de grains qui avaient des conséquences très dures pour le peuple mais favorisaient les grands propriétaires terriens.

En 1838, à Manchester, Richard Cobden prit la tête d'une association, appelée La Ligue, dont l'objectif initial était d'abolir la loi sur les grains. Mais assez vite cet objectif devint l'abolition totale et unilatérale du protectionnisme.

Pendant sept ans La Ligue organisa des réunions, des conférences, et des débats d'un bout à l'autre du Royaume. Ils publièrent des livres, des pamphlets et un périodique qui furent diffusés à des dizaines de milliers d'exemplaires. Puis ils firent élire au parlement un grand nombre de personnes favorables à leur mouvement. L'aristocratie au pouvoir résista pendant des années, jusqu'à ce qu'une terrible famine, en 1845, conduise le premier ministre, Robert Peel, à libérer l'importation des grains. Le 26 mai 1846, le libre-échange unilatéral devint la loi du royaume. Il dura 85 ans, pendant lesquelles le Royaume-Uni connut une éclatante période de liberté et de prospérité.

En France, le mouvement passa inaperçu jusqu'à ce que Bastiat le découvre par hasard. "Il ne s'est rien accompli de plus grand dans ce monde, écrivit-il, que cette réforme". Il la fit connaître à ses compatriotes au moyen du livre "Cobden et la Ligue", et il tenta de lancer en France un mouvement semblable, avec, hélas, moins de succès.

Voici le plan de mon exposé:
  • Le contexte social et politique en 1838.
  • La loi sur les grains (Corn Law).
  • Historique de La Ligue.
  • Les principaux leaders.
  • Un aperçu des moyens mis en œuvre.
  • Bastiat et La Ligue.
  • Les raisons du succès de La Ligue - Quels enseignements pour nous?
Le contexte social et politique en 1838.
Il y a en gros cinq classes sociales:
  • La branche aînée de l'aristocratie, qui possède pratiquement toute la surface du territoire. Elle jouit de privilèges fiscaux considérables, et détient la majorité au parlement.
  • La branche cadette de l'aristocratie, qui possède peu ou rien, car pour éviter la division des domaines, l'héritage se fait par primogéniture. Cette classe ne peut se soutenir par le travail productif, car les nobles méprisent ce travail, exactement comme notre classe politico-administrative aujourd'hui. Elle ne peut donc se soutenir que par l'exploitation des classes laborieuses: l'exploitation extérieure, au moyen de guerres, de conquêtes, et de colonies; l'exploitation intérieure au moyen d'impôts, de dîmes, de charges, de monopoles. Elle fournit le gros des officiers de l'armée et de la marine, du clergé, et des fonctionnaires des colonies. Elle fournit aussi des émigrés qui vont devenir à leur tour propriétaires terriens dans les colonies. Notons qu'à cette époque l'Angleterre ne possède pas moins de 45 colonies.
  • Les industriels, qu'on appelle alors les manufacturiers, les importateurs-exportateurs, et les banquiers. On est en plein dans la révolution industrielle, et cette classe est de plus en plus importante et agissante.
  • Les commerçants et artisans.
  • Les ouvriers.
  • Les fermiers, qui louent leurs terres aux grands propriétaires terriens, vivent assez misérablement, et emploient des ouvriers agricoles encore plus misérables.
Le parlement se compose d'environ 580 députés, dont 160 élus par les comtés, c'est-à-dire la campagne, et 420 par les burroughs, c'est-à-dire les agglomérations. Il est divisé en deux grands partis, le parti conservateur, appelé tory, et les whigs.

Comme en France à l'époque, pour être électeur, il fallait satisfaire à certaines conditions de revenu, et ces conditions étaient telles que la totalité des comtés élisaient des membres de l'aristocratie. Les bourgs élisaient certes des aristocrates, mais aussi des députés issus de la bourgeoisie manufacturière et commerciale. Toutefois les deux partis étaient contrôlés par l'aristocratie. Donc, que la majorité fut tory ou whig, le parlement était sous le contrôle de l'aristocratie.

Pour bien comprendre la suite de cette histoire, il faut nous étendre un peu sur la loi sur les grains (Corn Law)

La loi sur les grains (Corn Law)
Cette loi, introduite en 1815, et plusieurs fois amendée, portait sur l'ensemble des céréales, mais c'est sur le blé, nécessaire à la fabrication du pain, denrée vitale à l'époque, qu'elle avait les conséquences les plus dramatiques.

Avant le blocus continental institué par Napoléon, l'importation de blé était relativement libre, avec des droits de douane faibles. Le blocus donna aux producteurs anglais un quasi monopole, suivi d'une rapide augmentation des prix. A la fin des guerres napoléoniennes, le prix du blé chuta de moitié, et les producteurs paniquèrent. En 1815, ils firent voter une loi dont l'objet était de stabiliser le prix du blé à 80 shillings le quarter. Aucun blé étranger ne pouvait entrer en Angleterre si le prix du marché était inférieur à ce prix. Sans atteindre les 80 shillings, les prix montèrent, ce qui renchérit le prix du pain, nourriture de base des ouvriers, qui se trouvèrent réduits à la misère. Du coup, la consommation de biens en provenance de l'industrie se trouva elle-même réduite. Les exportations elles mêmes s'en trouvèrent affectées, car les bateaux chargés de fer, de houille, ou de machines, ne pouvaient plus avoir de fret de retour. Les manufacturiers eurent donc à licencier, ce qui accentua la misère.

En revanche ce système profitait à fond à l'aristocratie. Le nombre de fermiers prêts à louer des terres pour les exploiter était beaucoup plus grand que le nombre de terres disponibles. Les fermiers étaient donc en concurrence, ce qui permettait aux seigneurs d'obtenir les prix des loyers les plus élevés compatibles avec la survie des fermiers. Ainsi, c'est à eux, et non aux fermiers qu'allait la rente engendrée par les tarifs.

Et bien sûr, les propriétaires terriens, qui tenaient le parlement, s'opposaient à toute réforme.

En 1828, toutefois, le gouvernement du duc de Wellington parvint à amender la législation. Arthur Welesley, duc de Wellington, le vainqueur de Napoléon, jouissait d'un prestige personnel considérable qui lui donnait quelque liberté de manœuvre. C'était un homme assez intelligent pour vouloir diminuer ce que la situation avait d'injuste et de précaire. Il introduisit une échelle mobile qui fonctionnait ainsi: lorsque le prix du blé atteignait 73 s, le blé étranger pouvait être importé sans droits de douane. S'il tombait en dessous, le blé étranger était frappé d'un droit de douane d'autant plus élevé que le prix du blé domestique était plus bas. C'était une petite, mais très insuffisante amélioration.

En dehors des grains, tout un système protectionniste compliqué existait pour un certain nombre d'autres denrées de première nécessité, comme le sucre. Ces tarifs, étaient appelés différentiels parce qu'ils dépendaient de la provenance, ce qui permettait d'assurer un débouché aux produits en provenance des colonies, fort rémunérateur pour les colons.

En 1838, année où commence l'histoire de La Ligue, l'état du Royaume était assez dramatique: il y régnait une extrême inégalité, la misère, et une criminalité croissante. La diminution de toutes les consommations entraînait la diminution des recettes publiques, d'où un déficit croissant qui menaçait d'ébranler le crédit du pays.

Historique de La Ligue
Dès 1836, une association dite Anti-Corn Law Association fut formée à Londres, mais elle eut un succès limité. En octobre 1838, sept personnes de Manchester décidèrent de reprendre les choses en main. Ils modifièrent les statuts et le nom de l'Association, qui fut renommée Anti-Corn Law League. Nous l'appellerons La Ligue contre la loi sur les grains, ou plus simplement La Ligue.

Son objectif: mobiliser l'opinion publique pour faire pression sur le parlement afin de supprimer la loi sur les grains, avec l'idée qu'il serait plus facile de supprimer les autres obstacles au libre-échange une fois ce travail accompli. Les conséquences proclamées devaient être:
  • Augmenter les débouchés industriels
  • Accroître l'emploi
  • Diminuer le prix du pain
  • Rendre l'agriculture et l'industrie plus efficaces grâce à la concurrence
  • Promouvoir la paix entre les nations
Manchester était un bon choix, car c'était la principale ville manufacturière du pays, et son activité était particulièrement affectée par l'étranglement du commerce international.

Ces fondateurs s'entourèrent de personnes de la classe moyenne, industriels, commerçants, banquiers, importateurs-exportateurs. Une foule de personnes de qualité rejoignirent peu à peu La Ligue et consacrèrent à sa cause beaucoup de leur temps et de leur argent. Parmi eux, quatre hommes éminents allaient jouer un rôle décisif: George Wilson, le président de La Ligue et son infatigable administrateur; Richard Cobden, son principal inspirateur et animateur; John Bright, le fidèle disciple et ami de Cobden, qui se distingua par ses qualités d'orateur; enfin Charles Villiers, le porte parole de La Ligue au sein du parlement. Je consacrerai un petit moment tout à l'heure à chacun de ces hommes.

Pendant sept années, jusqu'à la victoire finale, La Ligue va s'efforcer de rallier à ses vues de plus en plus de personnes, en rayonnant de plus en plus loin de Manchester jusqu'à couvrir tout le royaume, puis en portant le débat au parlement après avoir fait élire le plus grand nombre possible de ses militants. Des réunions sont organisées dans différentes villes. A Londres, elles deviendront hebdomadaires pendant un certain temps. Partout elles se font dans les plus grandes salles disponibles, contenant des milliers de personnes à Londres, et jusqu'à 10'000 à Manchester. Partout, les places s'arrachent et on doit refuser du monde. Des souscriptions de plus en plus importantes vont permettre de financer des livres, des brochures, des périodiques, et des tracts, dont la diffusion ira croissante, et même de payer un certain nombre de professeurs d'économie politique pour diffuser les connaissances économiques dans le public. Je donnerai tout à l'heure quelques chiffres qui permettront de caractériser cet effort.

Une première percée spectaculaire prit place en 1841. Cette année-là La Ligue réussit à mettre de son côté les églises dites "dissidentes", c'est-à-dire les églises non anglicanes. La religion anglicane, religion d'Etat, recevait la dîme, alors que les autres ne se soutenaient que par des dons volontaires. Seize cent prêtres dissidents répondirent à l'appel de La Ligue, et sept cent d'entre eux se réunirent à Manchester. Ils décidèrent de prêcher dans toute l'Angleterre la cause de la liberté des échanges, car, disaient-ils, "elle était conforme aux lois providentielles qu'ils avaient mission de propager".

La Ligue va ensuite s'attaquer aux agriculteurs, qui pouvaient croire leur bien être et leur existence même attachés au système de la protection. En l'espace de deux mois, Cobden provoque quarante meetings au sein même des populations agricoles. Bastiat le relatera en écrivant : "Là, entouré souvent de milliers de laboureurs et de fermiers, parmi lesquels on pense bien que se sont glissés, à l'instigation des intérêts menacés, bien des agents de désordre, Cobden déploie un sang froid, une habileté, une éloquence, qui excitent l'étonnement, si ce n'est la sympathie, de ses plus ardents adversaires".

L'aristocratie au pouvoir, qui jusque là avait traité La Ligue par le dédain que lui donnait le sentiment de son invulnérabilité politique, commence sérieusement à s'inquiéter. Elle scrute la vie privée et publique des principaux ligueurs, mais elle quitte rapidement ce terrain, car elle s'aperçoit qu'elle pourrait y laisser plus de plumes que La Ligue. Elle cherche alors à répandre la litanie des sophismes éternellement utilisés par les partisans du protectionnisme: protection des agriculteurs, invasion des produits étrangers, baisse des salaires par des patrons qui profiteraient du bon marché des subsistances, indépendance nationale, débouchés coloniaux, maîtrise des mers, etc.

Mais il se trouve que les ligueurs sont des économistes étonnamment avertis, et pas un de ces sophismes ne résiste au choc de la discussion, voire aux enquêtes parlementaires que déclenche La Liguepour en démontrer l'inanité. Inlassablement, ils démontrent que la prospérité pour tous passe par la suppression complète, et unilatérale, de tous les obstacles au libre-échange.

La misère du peuple devenant de plus en plus criante, et ses causes de plus en plus évidentes, l'aristocratie espère calmer la situation par la charité. Elle organise d'importantes souscriptions pour venir en aide aux plus pauvres. Elle introduit des lois diminuant le temps de travail. Alors les manufacturiers, à leur tour, se cotisent pour aider les plus pauvres, et montrent plus que jamais que les véritables malheurs du peuple viennent de la spoliation exercée par les protectionnistes.

Mais il restait évidemment une ressource à l'aristocratie: la majorité parlementaire. Alors, dans un nouvelle phase de son action, La Ligue va s'attaquer méthodiquement à faire élire le maximum de ses membres au parlement. A la demande de Cobden, de Bright, et de leurs amis, des milliers de free-traders s'inscrivent sur les listes électorales, et en font sortir tous ceux qui n'avaient pas le droit d'y être.

Aux élections de 1841, cinq membres de La Ligue, dont Cobden, sont élus au parlement. Sir Robert Peel, le chef du parti conservateur devient premier ministre. Ancien ministre de Wellington, homme extrêmement compétent et habile, il est issu de la bourgeoisie manufacturière, et il cherche à moderniser son parti en attirant dans son sein des membres de cette bourgeoisie. C'est un opportuniste lucide, qui prend assez vite conscience que La Ligue détient la vérité sur les causes de la misère et que le mouvement qu'elle a créé est irréversible. Mais il se sent obligé de défendre les intérêts de la classe qui l'a porté au pouvoir. Sans doute prévoit-il déjà que tôt au tard les tenants de La Ligue finiront par obtenir la majorité au parlement, et veut-il se préparer à prendre lui-même les mesures qui seront alors devenues inévitables. Pendant les cinq années qui vont suivre, Il va d'une part prendre des mesures pour soulager les misères les plus criantes, donnant ainsi des gages aux free-traders, dans l'espoir d'émousser leur combativité, et en même temps s'employer à faire évoluer les mentalités de l'aristocratie.

Pour rétablir les finances publiques, il introduit en 1842, pour trois ans, un impôt sur le revenu, dont seront exemptés les revenus inférieurs à 150 livres (82'500 F). De 1842 à 1845, année après année, il introduit une série de réformes douanières.

Les prohibitions pures et simples furent abolies. Les bœufs, les moutons, la viande fraîche et salée, qui étaient interdits à l'importation, furent admis avec des droits modérés. Les droits sur 650 produits de consommations (tels que farines, huile, riz, cafés, vinaigre, bière, laines, coton, lin, cuir, suif, etc.) furent très fortement réduits, puis complètement supprimés pour 430 d'entre eux en 1845. Les droits à l'exportation, qui frappaient notamment les machines et la houille, furent complètement supprimés.
Tout ceci va engendrer une certaine prospérité. L'activité reprend. La misère diminue, et chose parfaitement conforme à la loi de Laffer, les recettes des douanes augmentent.

En ce qui concerne le droit sur le blé, Peel se comporte de manière extrêmement habile. L'expérience avait montré que le prix moyen du blé fluctuait autour de 56 shillings et n'avait jamais dépassé 65 shillings. L'échelle mobile telle qu'elle était, avec un droit plafond de 73 shillings, était donc inutilement élevée. Peel la remplaça par un droit fixe de 56 shillings, ce qui donna au peuple l'impression d'une grande diminution, tout en permettant à Peel de montrer aux propriétaires fonciers que leur rente ne serait pas vraiment diminuée.

Ces améliorations ont un peu tendance à démobiliser les supporters de La Ligue, bien que ses objectifs soient tout de même loin d'être atteints. Alors Cobden va passer à la vitesse supérieure. Jusqu'en 1844, il était apparu impossible d'obtenir des élus en provenance des comtés, parce qu'il fallait être propriétaire foncier pour pouvoir voter. Un examen plus attentif des lois électorales lui fit découvrir un amendement obscur, la clause Chandon, qui donnait le droit d'être électeur à toute personne possédant une propriété immobilière quelconque donnant un revenu net d'au moins quarante shillings (en gros 22'000 francs actuels). L'aristocratie avait utilisé cette clause en 1841 pour faire inscrire un grand nombre de ses créatures sur les listes électorales. Rien n'empêchait les classes manufacturières et commerciales d'en faire autant, en acquérant et louant de petites propriété, voire en aidant quelques uns de leurs salariés à le faire.

Cobden soumit son plan au conseil de La Ligue en décembre 1844. On n'avait que jusqu'au 31 janvier 1845 pour s'inscrire sur les listes électorales. En dix semaines, Cobden ne tint pas moins de 35 grands meetings publics dans les comtés du Nord de l'Angleterre afin d'inciter ceux qui le pouvaient à devenir électeurs, et à mettre en place des candidats.

Chaque année, Charles Villiers, un député issu de La Ligue, proposait au parlement une motion en faveur de l'abrogation de toutes les lois protectionnistes. Les votes contre avaient eu jusque là la majorité, mais cette majorité s'amenuisait d'année en année. Elle avait été de 303 en 1842, de 256 en 1843 ; de 206 en 1844. Elle tomba à 132 en 1845. Peel commença à préparer les esprits des députés à une abrogation étagée dans le temps, mais il se heurta d'une part à la résistance des grands propriétaires fonciers, qui ne voulaient rien céder, et de l'autre à celles des "free traders", qui voulaient une abolition immédiate.

Cette année là, une terrible famine s'abattit sur l'Irlande, car la récolte de pommes de terre, principale ressource et nourriture des paysans, avait été anéantie par des pluies diluviennes. Le pain était trop cher pour pouvoir se substituer à la pomme de terre. En décembre, Peel essaya d'opérer par décret des réductions d'urgence de droits sur le blé, mais il fut mis en minorité dans son propre cabinet, et il dut démissionner.

La reine fit appel au chef des whigs, mais ce dernier ne put parvenir à constituer un ministère, et la reine rappela Robert Peel. Peel put ainsi former un nouveau cabinet. Après de nombreux débats, après un va et vient avec la chambre des lords qui se montra beaucoup plus ouverte aux idées de libre-échange qu'on ne le craignait, le parlement mit fin aux lois protectionnistes. Le 26 mai 1846, la loi instituant le libre-échange unilatéral fut définitivement votée par une majorité composite comprenant, outre les représentants de La Ligue, des whigs, des tories, et des élus irlandais. Mais le parti tory fut irrémédiablement divisé, et le soir même de la victoire de La Ligue, le gouvernement de Peel perdit un vote de confiance sur sa politique irlandaise, et dut démissionner. Au moment de quitter le pouvoir, dans un dernier discours parlementaire, il dit:
"... Le mérite de ces mesures, je le déclare à l'égard des honorables membres de l'opposition comme à l'égard de nous-mêmes, ce mérite n'appartient exclusivement à aucun parti. Il s'est produit entre les partis une fusion qui, aidée de l'influence du gouvernement, a déterminé le succès définitif. Mais le nom qui doit être et sera certainement associé à ces mesures, c'est celui d'un homme, mû par le motif le plus désintéressé et le plus pur, qui, dans son infatigable énergie, en faisant appel à la raison publique, a démontré leur nécessité avec une éloquence d'autant plus admirable qu'elle était simple et sans apprêt ; c'est le nom de Richard Cobden.

Maintenant, Monsieur le président, je termine ce discours, qu'il était de mon devoir d'adresser à la chambre, en la remerciant de la faveur qu'elle me témoigne pendant que j'accomplis le dernier acte de ma carrière politique. Dans quelques instants cette faveur que j'ai conservée cinq années se reportera sur un autre; j'énonce le fait sans m'en affliger ni m'en plaindre, plus vivement ému au souvenir de l'appui et de la confiance qui m'ont été prodigués qu'à celui des difficultés récemment semées sur ma voie.
Je quitte le pouvoir, après avoir attiré sur moi, je le crains, la désapprobation d'un assez grand nombre d'hommes, qui, au point de vue de la chose publique regrettent profondément la rupture des liens de parti, regrettent profondément cette rupture non par des motifs personnels, mais dans la ferme conviction que la fidélité aux engagements de parti, que l'existence d'un grand parti politique est l'un des plus puissants rouages du gouvernement. Je me retire, en butte aux censures sévères d'autres hommes, qui, sans obéir à une inspiration égoïste adhèrent au principe de la protection et en considèrent le maintien comme essentiel au bien-être et aux intérêts du pays.

Quant à ceux qui défendent la protection par des motifs moins respectables et uniquement parce qu'elle sert leur intérêt privé, quant à ces partisans du monopole, leur exécration est à jamais acquise à mon nom; mais il se peut que ce nom soit plus d'une fois prononcé avec bienveillance sous l'humble toit des ouvriers, de ceux qui gagnent chaque jour leur vie à la sueur de leur front, eux qui auront désormais, pour réparer leurs forces épuisées, le pain en abondance et sans payer de taxe, pain d'autant meilleur qu'il ne s'y mêlera plus, comme un levain amer, le ressentiment contre une injustice.
"
Peel se retira le soir même de la vie publique. Il mourut quatre ans plus tard d'un accident de cheval.
La Ligue fut dissoute le 22 juillet. Une cérémonie commémorative eut lieu le 25 janvier 1848, en présence de 3'000 personnes, et une autre le 1er février 1849. Bastiat y avait été invité, mais n'avait pu s'y rendre.

Les principaux leaders
  • George Wilson: C'était le président. Moins en vue que Cobden et Bright, ce fut lui qui administra l'immense machinerie de La Ligue avec beaucoup de compétence et de rigueur.
  • Charles Villiers: Fut l'infatigable porte parole de la ligue au parlement.
  • Richard Cobden: Né en 1804 dans une famille de fermiers pauvres, il fut formé par un oncle pour être employé dans son entrepôt. A 21 ans, il devint voyageur de commerce, et réussit à ce point qu'il put bientôt s'établir à son compte en acquérant une fabrique de tissu imprimé. Par sa vision du marché et ses qualités d'organisateur, il fit rapidement prospérer son entreprise. Mais la trentaine venue, il laisse la direction de l'usine à son frère, il voyage, écrit des articles remarqués où il poursuit deux grandes causes: le pacifisme, en l'occurrence la non-intervention en politique étrangère, et le libre-échange. Il se révèle un économiste clair et brillant, à la Bastiat.

    A partir de 1839, il va se consacrer entièrement à La Ligue, négligeant même sa famille, à laquelle il était pourtant très attaché. Là, il se révèle comme un grand tacticien, rationnel, habile, tenace, et résolu. Il est élu député de Stockport en 1841. Il se dépense tellement, qu'il est épuisé et ruiné lorsque La Ligue atteint la victoire, en 1846. Aussi, La Ligue organisa une souscription en sa faveur qui atteignit la somme incroyable de 75'000 livres (plus de quarante millions de francs). Cette somme lui fut remise dans un grand mouvement d'enthousiasme, lors de la dernière réunion de la ligue.
    Cet argent va lui permettre de repartir en campagne. Pendant quatorze mois, il va faire le tour de l'Europe en compagnie de sa femme pour promouvoir le libre échange. En 1849, il propose au Parlement l'instauration de l'arbitrage international obligatoire en cas de conflit et, en 1851, une réduction générale des armements. Vers la fin des années cinquante, le gouvernement le charge d'une mission diplomatique auprès de Michel Chevalier, ministre de Napoléon III, en vue d'un traité de libre-échange entre l'Angleterre et la France. Le traité fut signé par Cobden au nom du Royaume-Uni en 1860.

    Il mourut en 1865.
  • John Bright: John Bright était un industriel du Lancashire. Appartenant à une famille de quakers, il reçut une bonne éducation, sans passer pour autant par les universités. Il fut élu aux Communes en 1843. Autodidacte, il appuyait son éloquence sur des références littéraires et historiques de qualité. C'était un orateur très clair, très précis, et très émouvant, surtout lorsqu'il décrivait la misère du peuple. Il était d'autant plus écouté qu'on sentait chez lui une conscience exigeante et un sens religieux de ses responsabilités.

    Individualiste déterminé, il considérait le libre-échange comme le remède de tous les maux économiques. Il se méfiait de toute intervention de l'État dans l'économie et l'organisation de la société.

    Non conformiste, il a été l'homme de l'égalité religieuse, le pourfendeur des privilèges de l'Église d'Angleterre, en particulier de ses dîmes, et l'avocat de la séparation de l'Église et de l'État. Il se prononçât au Parlement en faveur du droit des juifs et des athées de prêter un serment non chrétien et d'être admis à siéger aux Communes. En 1869, Il deviendra ministre du Board of Trade dans le cabinet Gladstone.

    Au sein de La Ligue, il était surtout le lieutenant inconditionnel de Cobden et l'orateur de choc, mais il a évité de se mettre en avant sur le plan de l'organisation, car il n'était pas accepté de tous les groupes.
  • Ces quatre personnes sont celles qui ont joué le rôle le plus déterminant, mais une kyrielle d'autres personnes de qualité ont donné de leur temps, de leur argent, ou de leur talent oratoire, pour La Ligue.


Les moyens mis en œuvre
Les moyens mis en œuvre par La Ligue, nous l'avons vu, sont allés en s'amplifiant année après année. Voici une photographie de ce qu'ils ont été en 1844. Ces chiffres sont extraits d'un rapport présenté dès le 22 janvier 1845, par M. Hickin, secrétaire de La Ligue devant un public de 10'000 personnes.

Année 1844.
Voici d'abord le compte d'exploitation. Les chiffres entre parenthèses représentent une tentative d'expression des livres de 1845 en francs 2000 sur la base d'une évaluation des pouvoirs d'achat respectifs (I £ 1840=550 F 2000).
Recettes 86 009 £ 47 300 000 F
Dépenses 59 333 £ 32 600 000 F
Balance en caisse 26 676 £ 14 700 000 F

Plus de 200 meetings ont été tenus en Angleterre et en Ecosse, à ne parler que de ceux où ont assisté des députations de La Ligue.

Il a été distribué deux millions de brochures, et 1'340'000 exemplaires du journal hebdomadaire de La Ligue (soit une diffusion de plus de 20'000 par semaine).

Les bureaux de l'association ont reçu un nombre immense de lettres, et en ont expédié environ 300'000.

Les professeurs de La Ligue ont ouvert des cours dans 36 comtés sur quarante. Partout, et principalement dans les districts agricoles, on demande plus de professeurs que La Ligue n'en peut fournir.

L'Angleterre a été divisée en treize districts électoraux. Des agents éclairés, rompus dans la connaissance et la pratique des lois, ont été assignés à chaque district pour surveiller la formation des listes électorales et en poursuivre la rectification devant les tribunaux.

L'opération a été exécutée dans 160 bourgs. Jusqu'ici on peut considérer que les free-traders ont eu l'avantage sur les monopoleurs dans 112 de ces bourgs, et, dans le plus grand nombre, cet avantage suffit pour assurer la nomination de candidats engagés dans la cause du libre commerce.

Ce n'est que dans ces derniers temps que La Ligue a dirigé son attention sur les listes électorales des comtés. En peu de jours, la balance en faveur des free traders s'est accrue de 1750 dans le Lancastre du Nord, de 500 dans le Lancastre du Sud, et de 500 pour le Middlesex. Le mouvement se propage dans les autres comtés.

Bastiat et la Ligue
Bastiat découvre par hasard l'existence de la ligue en 1844. Il s'enthousiasme, et s'indigne que la presse française n'en parlât point.

En novembre de la même année, il écrit à Cobden, qui lui répond. Ainsi commence une grande amitié qui dura jusqu'à la mort de Bastiat.

Il se rend à Londres en 1845 et publie peu après "Cobden et la Ligue".

Il rencontrera de nouveau Cobden en Angleterre en Octobre 1848.

En janvier 1849, il reçoit une invitation de M. Wilson, au nom des free-traders, pour participer à la cérémonie commémorative du 1er février. Il ne peut s'y rendre, mais il répond une lettre émouvante à M. Wilson dans laquelle il fait l'éloge de La Ligue, et où il dit notamment : "Il ne s'est rien accompli de plus grand dans ce monde que cette réforme".

Pendant plusieurs années, Bastiat s'évertuera à faire fonctionner dans plusieurs grandes villes françaises une Association pour la Liberté des Echanges sur le modèle de la Ligue, mais le contexte était très différent, et il n'obtint pas les résultats espérés. Cet épisode ne manque pas d'intérêt pour autant, mais ceci est une autre histoire.

Il rencontrera de nouveau Cobden à Paris lors d'un "Congrès pour la paix" organisé par Victor Hugo le 23 août 1849. Enfin, il le rencontrera pour la dernière fois à Bradford à la fin du mois d'octobre 1849 pour un autre congrès en faveur de la paix.

Les raisons du succès
On peut les résumer ainsi:
  • Objectif unique
  • Argumentation juste
  • Croisade morale, voire religieuse
  • Organisation remarquable
  • Ténacité en face d'une forte opposition
  • Soutien de la classe moyenne
  • Représentation parlementaire
  • Intelligence et habileté du premier ministre

12 novembre 2006

La démocratie directe a un coût!

Depuis la votation populaire du 22 octobre sur l'expropriation de propriétaires au Mervelet, "Un point de vue libéral" se fait régulièrement l'écho (Et la propriété privée?, Mervelet ou Rhino?, Inversion des valeurs, Pendant ce temps...) de la garantie -ou plus exactement de l'absence de garantie- de la propriété privée à Genève.

La lecture du bimensuel Bilan, du 8 novembre, offre une approche pour le moins originale et contestable de cette question. Selon Nicolas Pinguely, journaliste à Bilan, "le faible nombre de signatures requis pour lancer un référendum, en Ville de Genève, fait le jeu de minorités peu représentatives de la population. La preuve par le Mervelet: 300'000 francs dépensés pour se prononcer". En cherchant à démontrer que le nombre de signatures nécessaires pour l'aboutissement d'un référendum en Ville de Genève n'a pas suivi l'évolution démographique, la rédaction de Bilan se trompe en désignant les propriétaires comme responsables de ces coûts. D'autant plus que l'opposition de "quelques habitants (...) au projet de plan localisé de quartier" n'est pas une action superflue, mais une action légitime même -et surtout!- si le Grand Conseil a accepté le principe d'expropriation.

Ce qui, en revanche, est incompréhensible c'est que le Conseil d'Etat n'ait pas fixé la date de cette votation municipale soit le 24 septembre, soit le 26 novembre, pour en diminuer les coûts. C'est le choix du gouvernement, souhaitant certainement un faible taux de participation, qui a couté cher à la communauté.

Quant à la nécessité d'adapter le nombre de signatures requises à l'évolution démographique, cela est nécessaire et inévitable. Pour des raisons de cohérence et de représentativité, il semble qu'un quorum de 7% du corps électoral -quorum requis lors d'élections- pour l'aboutissement d'un référendum ou d'une initiative soit indiqué. Certes, un tel quorum représente une fraction plus faible qu'en 1959 (date de la dernière adaptation), où les 4'000 signatures requises, en Ville de Genève, représentaient 8.5% du corps électoral, mais nettement plus représentative que les 3.4% actuels.

Il est vrai, sans mauvais esprit, qu'un quorum de 7%, en Ville de Genève, soit 8'050 signatures requises, compliquerait sérieusement la tâche du Parti libéral genevois (PLG), qui peine déjà à récolter 4'000 signatures pour s'opposer aux Ferrazinettes.

Si, dans une perspective libérales, il est légitime que des propriétaires menacés d'expropriation puissent lancer un référendum pour s'opposer à une telle mesure liberticide, il est inadmissible qu'un parti politique, à des fins purement électoralistes, utilise les droits politiques pour se payer -aux frais du contribuables- une visibilité médiatique dans le cadre d'une campagne électorale...

Y a-t-il un Winkelried au Parti libéral?

La première force politique genevoise a éliminé deux présidents. Au suivant!

La présidence du Parti libéral genevois ressemble à un poste maudit, malgré un défraiement de 20'000 francs par an. Après 109 jours, le jeune Blaise-Alexandre Le Comte démissionne, en dénonçant les coups bas. L'un peu moins jeune Serge Bednarczyk tient 36 jours.

Pour échapper à cette malédiction, le comité directeur du parti a choisi, lundi 6 novembre, de ne plus avoir de président mais un triumvirat formé de trois vice-présidents. Faute de mieux jusqu'aux élections municipales du printemps.

Serge Winkelried
"Y a-t-il un Winkelried au Parti libéral?", s'interroge sous la forme d'une boutade un membre "fidèle", en évoquant le héros helvétique qui a sacrifié sa vie en se précipitant contre les armes de l'ennemi pour sauver la patrie. Et en ajoutant la traditionnelle formule: "Quel est le salaud qui m'a poussé?"

Peu de libéraux sont pourtant prêts à plaisanter après la démission de leur président le vendredi 3 novembre. Certains font le dos rond, en espérant des jours meilleurs. D'autres parlent de questions de personnes, mais est-ce le cas quand, coup sur coup, deux personnalités aussi différentes que Blaise-Alexandre Le Comte et Serge Bednarczyk démissionnent.

Le cas Jornot
Vient ensuite l'hypothèse Jornot. Olivier Jornot, ancien président du parti, aurait mené la vie impossible à ses successeurs en faisant preuve d'autoritarisme. Un libéral évoque même un possible complot, dont Olivier Jornot ne serait que le bras armé. Les vrais initiateurs resteraient dans l'ombre. Un véritable coupe-gorge florentin plus proche des Borgia que de Winkelried...

Mais s'agit-il vraiment d'une question de personne? Un autre libéral voit dans cette crise un problème plus profond: "Le parti libéral a de la peine à trouver ses repères. Il a de la peine à définir ses valeurs, c'est ce qui explique le succès d'un Blaise-Alexandre Le Comte qui a su exprimer des idées claires dans son discours à la candidature."

Un "mammouth"
Si, en surface, une belle unanimité s'est faite autour de la désignation de Serge Bednarczyk à la présidence, la réalité était bien moins rose. Il semble avoir été lâché par des personnalités de son parti quand il a voulu avoir une explication franche avec Olivier Jornot. Dans un mouvement qui compte un comité directeur de plus de cent personnes, la prise de décision semble difficile en temps de crise. On n'imaginerait pas cent membres au conseil d'administration de l'UBS. Mais cela ne gêne pas la direction des libéraux genevois, qui se retrouvent bloqués par des institutions peu pratiques.

Il semble aussi que le nouveau président n'était pas vraiment le bienvenu. "Après son élection par l'assemblée des délégués, Serge Bednarczyk est parti seul avec sa femme et une bouteille de champagne, mais sans personne pour fêter l'événement", se souvient l'un des membres de son parti présent lors de cette soirée. "Les libéraux étaient certainement vexés de la procédure de désignation de Serge Bednarczyk par une commission ou que l'abcès n'aie pas éclaté après la démission de son prédécesseur."

Navigation à vue
Cette crise peut paraître incompréhensible. Les libéraux restent le premier parti de Genève, avec des électeurs et de solides soutiens.

Mais en décidant de ne pas crever l'abcès, ils ont pris un grand risque. Les problèmes fondamentaux n'ont pas été résolus, en particulier la ligne du parti: centriste ou proche de l'UDC, humaniste ou économiste, libéralisme dur ou mou.

Pour l'heure, les libéraux ont choisi de naviguer à vue jusqu'aux Municipales de 2007. En espérant trouver d'ici là un nouveau Winkelried...

François Baertschi, GHI, 9 novembre 2006

11 novembre 2006

Le consommateur a tout à perdre

Dans le bimensuel Bilan, du 8 novembre, Dominique de Buman, Conseiller national fribourgeois et vice-président du PDC, affirme que "le consommateur a tout à gagner" à l'instauration d'un prix unique du livre. Pire, il prétend que cette éventuelle instauration n'est pas une défaite pour le libéralisme, "bien au contraire". Qu'en sa qualité de Conseiller national Dominique de Buman soit un partisan d'un protectionnisme ruineux le concerne; en revanche, l'affirmation qu'un prix unique du livre renforce le libéralisme est proprement de la malhonnêteté intellectuelle.

D'autre part, le Conseiller national de Buman méconnaît gravement l'arrivée sur le marché du livre des "librairies" on-line lorsqu'il affirme que "le prix réglementé n'est pas un gadget interventionniste stupide qui tuera le marché", mais qu'au contraire il garantira une offre large alors que l'on assiste actuellement "à une raréfaction de l'offre culturelle et à une réduction des canaux de diffusion". N'en déplaise aux protectionnistes, la vente en ligne est une concurrence sérieuse aux libraires traditionnels et l'instauration d'un prix réglementé n'y changera rien. Au contraire. En fixant un prix plancher, le législateur prend le risque d'accroître la compétitivité des canaux de diffusion sur la toile et, ainsi, d'inciter davantage les clients des librairies traditionnelles à passer leur commande sur la toile.

En outre, en affirmant que "le prix réglementé est une stratégie win-win", le Conseiller national de Buman se fourvoye. Sans entrer dans l'énumération des grands principes économiques, un marché fermé -c'est ce qui va se produire, si le législateur réglemente le prix du livre- est toujours préjudiciable aux consommateurs et, à terme, aux producteurs. Cette vérité simple était déjà énoncée par l'économiste, partisan du libre-échange, Frédéric Bastiat, au 19e siècle, et mise en oeuvre, à la même époque, en Angleterre, grâce à l'action politique de La Ligue, menée par Richard Cobden.

Mais il est vrai, qu'à moins d'une année des élections fédérales, la liberté économique, seule garante de la prospérité de l'ensemble d'une communauté, est peu attractive en comparaison des prébendes et autres rentes de situation distribuées à quelques corporations... En un peu plus d'un siècle, il n'y a décidément rien de nouveau dans les hémicycles parlementaires...

Crise libérale: un hasard?

La dynamique centriste du Conseil d’Etat laisse les libéraux au bord de la route

Le dernier accès de fièvre du Parti libéral a pris tout le monde de court. La plupart des libéraux au premier chef. Voir son président démissionner un mois après l'avoir élu est médusant. Que cette démission intervienne juste après le départ forcé de Blaise-Alexandre Le Comte, est préoccupant. Pour les ténors du parti, la guigne et les conflits de personnes sont à l'origine de ces bouleversements. L'explication est consolante. Est-elle fausse? Pas entièrement. On croit souvent qu'un parti est une machine froide. En réalité, c'est un groupe humain, dont le fonctionnement n'a pas évolué depuis l'Athènes classique. Le relationnel et l'irrationnel y prédominent souvent. Serge Bednarczyk ne l'aurait pas compris. Venu de la société civile sans préparation, il aurait tenté de gérer le parti comme une entreprise (une panzerdivision, selon Jornot) et non comme une famille.

Mais expliquer les crises récentes par de simples problèmes relationnels serait une erreur que les libéraux feraient bien de ne pas commettre. Le premier problème des libéraux est structurel. Composé largement d'anciennes gloires, le Bureau directeur, chargé de tracer la ligne politique du parti, est faible. Du coup, la politique quotidienne s'élabore entre la présidence et deux cercles autonomes: le groupe parlementaire et le club du lundi. Autobaptisé "la loge liberté et magouille", ce cercle d'amis cooptés est un poids lourd. Il ne fait pas la pluie et le beau temps dans le parti, comme le prouve le parcours d'Olivier Jornot, l'élection de Mark Muller ou de Blaise-Alexandre Le Comte, mais quand la direction du parti est faible, il… agit. Quant à la députation ou à la fraction municipale en Ville, elles agissent de manière largement autonome.

Deuxième problème, les libéraux manquent de relève. Il n'y a pas de Maudet au Parti libéral, ni en Ville, ni dans la députation cantonale. Mark Muller est neutralisé dans son petit département. Restent dans la génération des quadras un Christian Luscher ou un Olivier Jornot. Mais celui-ci, vu le rôle qu'il a joué volontairement ou pas, dans le départ de Bednarczyk, a intérêt à se montrer discret. Quant à Nathalie Fontanet, elle s'attaque à un gros morceau: la succession de Pierre Muller.

Le troisième problème est politique. Le bilan de Martine Brunschwig Graf au Département de l'Instruction publique est rejeté par les Genevois, on l'a vu avec le vote de l'initiative de l'Arle. Micheline Spoerri n'a pas laissé grand-chose si ce n'est une loi dispendieuse sur la police. En matière de construction, le parti tient toujours le même double discours: favorable à la construction au Grand Conseil, défavorable dans les communes. Encore plus embarrassant pour le parti de l'économie, les libéraux n'ont pas réussi à redresser les finances de l'Etat. Ils n'en sont pas seuls responsables bien entendu, mais parti leader de l'Entente et premières formation de Genève, une responsabilité particulière leur incomb(ai)ent. Pour redresser la barre, les libéraux se sont trompé de méthode: ils ont proposé des réformes dures, la chirurgie lourde en matière de personnel ou de dépenses de l'Etat. Les propositions parfois avancées avec arrogance par un Mark Muller, Christian Luscher ou Pierre Weiss au Grand Conseil lors de la dernière législature n'ont pas empêché le parti de s'effriter lors des récentes élections cantonales. Pire depuis un an, la dynamique centriste du Conseil d'Etat laisse les libéraux au bord de la route et c'est un Parti radical requinqué qui a le vent en poupe.

C'est affaibli que le Parti libéral doit résister aux OPA lancées sur son électorat par l'UDC, le MCG (bien que ce parti prenne de curieuses orientations à la fois conservatrices et sociales) et demain peut-être par "la droite libérale" lancée par Blaise-Alexandre Le Comte. Bien entendu, la gauche municipale va peut-être donner un coup de main involontaire aux libéraux ce printemps, mais rien n'est sûr en ce monde cruel. Et la bouée de l'Union radicale-libérale? Elle n'est pas pour demain. Politiquement, deux solutions s'offrent donc au Parti libéral: continuer en espérant un échec du gouvernement actuel pour retrouver un espace ou se réformer et tenter de redevenir le moteur de propositions susceptible de convaincre des majorités.

Marc Bretton, Tribune de Genève, 11 novembre 2006