Politique républicaine des libre-échangistes anglais
Gustave de Molinari rappelle dans cet article la pensée des libre-échanchistes anglais de la première moitié du dix-neuvième siècle, ceux de La Ligue dont Richard Cobden fut l'un des principaux animateurs (the anti-corn-law-league fondée en 1838 pour abolir la loi sur les grains et plus généralement pour lutter contre le protectionnisme pratiqué par l'Angleterre).
Pour les fondateurs de La Ligue, le sytème commercial et le système politique de l'Angleterre doivent être complètement changés. En matière de sytème commercial, leur activisme a été fructueux puisque l'abolition totale et unilatérale du protectionnisme est aboli en 1846. L'économiste franco-belge insiste donc ici davantage sur l'analyse de Richard Cobden en matière de politique étrangère.
L'aristocratie britannique de l'époque qui domine le système politique obéit au vieil adage de Montaigne selon lequel "le profit de l'un fait le dommage de l'autre". Les partisans de la liberté commerciale pensent au contraire que "la prospérité de chacun, individu ou peuple, concourt à la prospérité de tous".
L'économiste franco-belge revient sur deux brochures écrites par Cobden où ce dernier explique l'intérêt d'une politique "pacifique et fraternelle". La première s'intéresse aux coûts et bénéfices de la politique interventionniste de l'Angleterre comparée à l'isolationnisme américain. La deuxième se consacre à la question turque au moment où la Russie menace de l'envahir.
Richard Cobden observe que l'Angleterre a mené une politique étrangère belliqueuse qui lui a permis d'affaiblir la France, la Hollande et l'Espagne ainsi que d'acquérir des colonies. Mais le coût de cette politique apparaît bientôt: une dette nationale extrêmement élevée résultant exclusivement des guerres et de l'acquisition de l'empire colonial.
Les colonies coûtent plus qu'elles ne rapportent, les guerres ont restreint les débouchés. De façon générale, les vainqueurs comme les vaincus ont perdu des ressources. La guerre représente donc une perte de richesses et ne se justifie pas même d'un point de vue défensif puisque l'Angleterre est protégée par l'Océan et sa puissance est de nature à décourager les attaques éventuelles, le cas échéant, elle est en mesure de réagir. Certes, l'Angleterre peut se targuer d'avoir remporté des victoires comme celle de Waterloo mais à quel prix.
Mais surtout, l'Angleterre prend le risque de perdre son leadership. Les Etats-Unis font partie des ces pays qui restent à l'écart, progressent et concurrencent l'Angleterre. Au lieu de vouloir conquérir et contrôler des territoires, ils se contentent d'entretenir des relations purement commerciales. Ainsi, ils ont un arsenal militaire moins important et moins coûteux et acquièrent des biens à moindre prix.
Au contraire, les anglais ploient sous une dette importante à cause des diverses interventions de leur gouvernement et peinent à la rembourser. Richard Cobden propose alors deux solutions: réduire les dépenses militaires et/ou augmenter les ressources des contribuables en leur permettant de commercer librement, notamment sur le marché du blé. Ils pourraient ainsi acheter le blé là où il se vend le moins cher permettant ainsi de réaliser une économie de plus de la moitié du montant total du budget. (Trois ans après la publication de cette brochure, Richard Cobden fondait La Ligue et onze ans plus tard, elle obtenait l'abolition de la loi céréale).
Fort du succès de ce premier pamphlet, Richard Cobden reprend sa plume pour réagir à l'opinion de M. Urqubart, partisan de la guerre en Orient. La question est de savoir si l'Angleterre doit craindre l'expansionnisme russe et intervenir pour y mettre fin. "Quel est notre intérêt en Orient?". Si les russes décidaient d'envahir la Turquie, qu'aurait à perdre l'Angleterre? Si la Russie "civilise" quelque peu la Turquie, l'Angleterre y gagne.
On objecte alors un intérêt politique, celui de "la balance des pouvoirs": L'expansionnisme russe menacerait la civilisation occidentale. Pour Cobden, il s'agit d'un terme dénué de sens. Si on y regarde de plus près, la Russie en s'engageant dans une guerre contre la Turquie ferait la même erreur que l'Angleterre dans sa politique expansionniste: elle gagnerait en territoire mais perdrait des ressources et s'endetterait. Il lui faudrait encore des richesses supplémentaires pour reconstruire ce qui a été détruit et maintenir son autorité. En réalité, au lieu d'accroître sa suprématie, la Russie ne ferait que s'affaiblir. Et si l'on observe encore une fois la politique isolationiste des Etats-Unis, "la balance des pouvoirs" ne les embarrasse pas pour prospérer.
On invoque également "l'égoïsme" qui consiste à ne pas secourir un peuple attaqué. En réalité, tout le monde souhaite voir l'ensemble des pays se développer, prospérer, se civiliser. Mais la guerre n'y apportera rien. Au contraire, Richard Cobden demande que l'on s'adresse "aux facultés les plus nobles et les plus énergiques de notre nature intellectuelle et morale". Vouloir faire le bonheur de ses voisins à coups de bâtons est brutal et utopique puisque l'on ne peut savoir ce qui fait le bonheur d'autrui. Il est beaucoup plus efficace de compter sur l'exemple que certains pays offrent aux autres. Ce n'est pas en temps de guerres que progressent les esprits. "C'est seulement lorsqu'elle est en paix avec les autres Etats qu'une nation peut réaliser de grandes améliorations sociales".
Gustave de Molinari ajoute que lorsqu'une nation fait un pas en avant, les autres nations ne peuvent se dispenser d'en faire autant. C'est cette concurrence qui fait avancer les institutions politiques et économiques bien plus que la guerre: "La liberté et la paix sont revêtues d'un tel caractère d'utilité, ce sont de si puissants véhicules de progrès, qu'il est autant impossible de les repousser quand un peuple les a mis en pratique, qu'il le serait de rejeter la machine à vapeur et la locomotive, après que l'homme a mis en œuvre dans un coin du monde ces merveilles de son génie".
Charlotte Philippe, Institut économique Molinari, 3 avril 2004
Pour les fondateurs de La Ligue, le sytème commercial et le système politique de l'Angleterre doivent être complètement changés. En matière de sytème commercial, leur activisme a été fructueux puisque l'abolition totale et unilatérale du protectionnisme est aboli en 1846. L'économiste franco-belge insiste donc ici davantage sur l'analyse de Richard Cobden en matière de politique étrangère.
L'aristocratie britannique de l'époque qui domine le système politique obéit au vieil adage de Montaigne selon lequel "le profit de l'un fait le dommage de l'autre". Les partisans de la liberté commerciale pensent au contraire que "la prospérité de chacun, individu ou peuple, concourt à la prospérité de tous".
L'économiste franco-belge revient sur deux brochures écrites par Cobden où ce dernier explique l'intérêt d'une politique "pacifique et fraternelle". La première s'intéresse aux coûts et bénéfices de la politique interventionniste de l'Angleterre comparée à l'isolationnisme américain. La deuxième se consacre à la question turque au moment où la Russie menace de l'envahir.
Richard Cobden observe que l'Angleterre a mené une politique étrangère belliqueuse qui lui a permis d'affaiblir la France, la Hollande et l'Espagne ainsi que d'acquérir des colonies. Mais le coût de cette politique apparaît bientôt: une dette nationale extrêmement élevée résultant exclusivement des guerres et de l'acquisition de l'empire colonial.
Les colonies coûtent plus qu'elles ne rapportent, les guerres ont restreint les débouchés. De façon générale, les vainqueurs comme les vaincus ont perdu des ressources. La guerre représente donc une perte de richesses et ne se justifie pas même d'un point de vue défensif puisque l'Angleterre est protégée par l'Océan et sa puissance est de nature à décourager les attaques éventuelles, le cas échéant, elle est en mesure de réagir. Certes, l'Angleterre peut se targuer d'avoir remporté des victoires comme celle de Waterloo mais à quel prix.
Mais surtout, l'Angleterre prend le risque de perdre son leadership. Les Etats-Unis font partie des ces pays qui restent à l'écart, progressent et concurrencent l'Angleterre. Au lieu de vouloir conquérir et contrôler des territoires, ils se contentent d'entretenir des relations purement commerciales. Ainsi, ils ont un arsenal militaire moins important et moins coûteux et acquièrent des biens à moindre prix.
Au contraire, les anglais ploient sous une dette importante à cause des diverses interventions de leur gouvernement et peinent à la rembourser. Richard Cobden propose alors deux solutions: réduire les dépenses militaires et/ou augmenter les ressources des contribuables en leur permettant de commercer librement, notamment sur le marché du blé. Ils pourraient ainsi acheter le blé là où il se vend le moins cher permettant ainsi de réaliser une économie de plus de la moitié du montant total du budget. (Trois ans après la publication de cette brochure, Richard Cobden fondait La Ligue et onze ans plus tard, elle obtenait l'abolition de la loi céréale).
Fort du succès de ce premier pamphlet, Richard Cobden reprend sa plume pour réagir à l'opinion de M. Urqubart, partisan de la guerre en Orient. La question est de savoir si l'Angleterre doit craindre l'expansionnisme russe et intervenir pour y mettre fin. "Quel est notre intérêt en Orient?". Si les russes décidaient d'envahir la Turquie, qu'aurait à perdre l'Angleterre? Si la Russie "civilise" quelque peu la Turquie, l'Angleterre y gagne.
On objecte alors un intérêt politique, celui de "la balance des pouvoirs": L'expansionnisme russe menacerait la civilisation occidentale. Pour Cobden, il s'agit d'un terme dénué de sens. Si on y regarde de plus près, la Russie en s'engageant dans une guerre contre la Turquie ferait la même erreur que l'Angleterre dans sa politique expansionniste: elle gagnerait en territoire mais perdrait des ressources et s'endetterait. Il lui faudrait encore des richesses supplémentaires pour reconstruire ce qui a été détruit et maintenir son autorité. En réalité, au lieu d'accroître sa suprématie, la Russie ne ferait que s'affaiblir. Et si l'on observe encore une fois la politique isolationiste des Etats-Unis, "la balance des pouvoirs" ne les embarrasse pas pour prospérer.
On invoque également "l'égoïsme" qui consiste à ne pas secourir un peuple attaqué. En réalité, tout le monde souhaite voir l'ensemble des pays se développer, prospérer, se civiliser. Mais la guerre n'y apportera rien. Au contraire, Richard Cobden demande que l'on s'adresse "aux facultés les plus nobles et les plus énergiques de notre nature intellectuelle et morale". Vouloir faire le bonheur de ses voisins à coups de bâtons est brutal et utopique puisque l'on ne peut savoir ce qui fait le bonheur d'autrui. Il est beaucoup plus efficace de compter sur l'exemple que certains pays offrent aux autres. Ce n'est pas en temps de guerres que progressent les esprits. "C'est seulement lorsqu'elle est en paix avec les autres Etats qu'une nation peut réaliser de grandes améliorations sociales".
Gustave de Molinari ajoute que lorsqu'une nation fait un pas en avant, les autres nations ne peuvent se dispenser d'en faire autant. C'est cette concurrence qui fait avancer les institutions politiques et économiques bien plus que la guerre: "La liberté et la paix sont revêtues d'un tel caractère d'utilité, ce sont de si puissants véhicules de progrès, qu'il est autant impossible de les repousser quand un peuple les a mis en pratique, qu'il le serait de rejeter la machine à vapeur et la locomotive, après que l'homme a mis en œuvre dans un coin du monde ces merveilles de son génie".
Charlotte Philippe, Institut économique Molinari, 3 avril 2004

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